Chili, 1973
Cinquante-deux ans plus tard, la mémoire de cette répression continue de structurer la société chilienne. Elle résonne également en France, où de nombreux exilés politiques ont trouvé refuge à partir de 1973, apportant leurs récits et leur exigence de justice.
Lors d’une conférence qui a eu lieu à Bordeaux le 10 janvier 2026, organisée par le groupe local Poursuivre de Bordeaux, en partenariat avec l’Association des ex-prisonniers politiques chiliens de Bordeaux, l’histoire du Chili pendant les années de dictature de Pinochet a été évoquée, à travers des témoignages forts et parfois déchirants, et rappelée dans une introduction historique.
Le premier intervenant, Enzo Villanueva, ancien prisonnier politique du régime militaire chilien, arrêté après le coup d’État, a connu la détention, les interrogatoires, la torture… Sa peine de prison fut commuée en peine d’exil, comme ce fut le cas pour de nombreux opposants que le régime voulait éloigner du territoire.
En 1975, il arrive à Gradignan, près de Bordeaux, en portant la mémoire d’un pays meurtri.
Depuis son arrivée, Enzo Villanueva n’a jamais cessé de témoigner, de transmettre l’histoire de ceux qui ne sont plus là pour parler. À travers son parcours, c’est toute une génération d’exilés qui se raconte : celle des hommes et des femmes contraints de quitter leur pays pour survivre, mais déterminés à ne pas laisser le silence effacer les violences de la dictature.
La seconde intervenante, Veronica Estay Stange, universitaire et enseignante à l’Université Paris Cité, nous a apporté une perspective différente mais tout aussi essentielle : celle de la post-mémoire, de l’héritage familial et du poids des traumatismes transmis entre générations.
Fille de survivants de la dictature, elle est aussi la nièce d’un criminel contre l’humanité, ce qui fait de son histoire personnelle un lieu de tensions, de contradictions et de questionnements identitaires profonds.
Comment vit-on avec un tel héritage ? Comment se construit-on entre des récits de résistance et un lien familial avec un tortionnaire ? Comment faire vivre silence et parole dans la transmission générationnelle de la mémoire, au Chili et au-delà ?
Dans deux ouvrages, "Survivre à la survie. Chili, une mémoire déchirée" (Calmann-Lévy, 2023) et "La Postmémoire à l’œuvre. Art et traumatisme politique à travers les générations" (Hermann, 2025), Veronica Estay Stange analyse avec lucidité et sensibilité les mécanismes de la transmission traumatique, les silences, les non-dits et les fractures qui persistent, un demi-siècle après la fin officielle de la dictature. Son intervention a offert un regard essentiel pour comprendre que la répression chilienne ne se résume pas à des chiffres ou à des faits historiques, mais qu’elle continue d’habiter les corps et les récits des survivants et de leurs descendants.
Environ cent personnes ont participé à cette conférence et ont été particulièrement touchées par ce dialogue entre ces deux voix complémentaires : celle de l’exil vécu dans la violence et la rupture, et celle de la mémoire transmise, complexe, parfois contradictoire, qui interroge : comment continuer à vivre avec ce qui fut, et avec ce qui ne s’est pas encore entièrement dit ?
Le Groupe de Bordeaux