Les ingénieurs du chaos sont au pouvoir aux Etats-Unis et alors ?
Trois semaines après l'avènement d'une administration Trump qui brise tous les codes, nous sommes entrés dans une seconde guerre froide, très différente de la précédente. Un nouveau conflit mondial est possible dans les prochaines années, voire déjà latent avec la multiplication de guerres hybrides.
L’observation de la géopolitique mondiale nous invite à évaluer les conséquences de l’élection de Donald Trump sur les relations internationales (conflits, guerres, organisations internationales, etc....). Pour cela, il y a nécessité de mesurer l’écart entre le discours et les actes, mais aussi de prendre la mesure de la stratégie des « ingénieurs du chaos » dans les affaires du monde. Et il est nécessaire de : « Prendre la mesure de la cohérence idéologique et programmatique du mouvement qui a pris le pouvoir aux États-Unis. Une cohérence fondée sur la perversion de toutes les catégories sur lesquelles repose l’ordre démocratique »1.
1- Les ingénieurs du chaos (Giuliano da Empoli) « Un peu partout, en Europe comme ailleurs, la montée des populismes a pris la forme d’une danse effrénée qui renverse toutes les réglés établies et les transforme en leur contraire »
Nous les repérons : En juin 2018 arrivent au pouvoir en Italie Le Mouvement 5 étoiles et la Liga qui associent les populistes de droite et de gauche. C’est le début d’un mouvement qui va ébranlé la planète de Bolsonaro au Brésil, Boris Johnson au Royaume Uni, Steve Bannon et Trump aux Etats-Unis en passant par Javier Milei en Argentine.
Ces ingénieurs du chaos réinventent une propagande adaptée à l’ère des selfies et des réseaux sociaux et ce faisant ils transforment la nature même du jeu démocratique. Ils enflamment les passions du plus grand nombre, cultivent la colère de chacun pour conquérir le pouvoir. Leur rôle dans les affaires du monde consiste à remettre en cause et détruire l’ordre international né après la Deuxième guerre mondiale. En cela ils rejoignent la Chine et la Russie.
Parmi ces « ingénieurs du chaos » nous retrouvons l’extrême-droite européenne et les droites nationales populistes convergent vers le trumpisme : Madrid (Make Europe Great Again) et Washington (février 2025) avec la Convention CPAC (Conservative Political Action Conference)2. Le débat sur la liberté d’expression, du discours de JD Vance à Munich à sa reprise par les leaders européens d’extrême droite est un des enjeux de la guerre culturelle. Mais aussi l’extrême gauche, c’est le cas de LFI en France, où Jean Luc Mélenchon reprend à son compte le narratif de la Russie sur l’Ukraine3, adossé à négation totale de l’histoire. Ces deux camps ont un projet commun : détruire l’Union européenne, en cela ils rejoignent le projet de Poutine et celui de Trump.
Donald Trump et ses partisans, estiment que c’est le show qui compte. C’est pourquoi, il est soucieux d’être continuellement au centre de l’attention médiatique. C’est la stratégie de l’omnipotence médiatique. Il mène une véritable guerre informationnelle !
Les ingénieurs du chaos aux Etats-Unis expriment « la tempête parfaite »4: le revanchisme d’un seul homme (Mise au pas de l’Etat fédéral, attaque méthodique envers les contre-pouvoirs, expression concrète de Project 2025 de l’Héritage Foundation), de l’effort de longue haleine de la droite américaine contre l’héritage démocrate du New Deal de Roosevelt et de la Great society de Johnson et le remise en cause radicale du contrat social américain. Ils remettent en cause l’ordre international, affirment le prima de la force sur le droit, veulent détruire l’ordre démocratique, affirment un nationalisme impérial, c’est le triomphe de l’oligarchie financière et d’une technologie de soumission et d’asservissement des peuples. Tout le contraire de ce que nous sommes en Europe. ce à quoi nous sommes attachés en Europe.
Dans ce contexte n’oublions jamais le poids de l’histoire, que les ingénieurs du chaos récrivent à souhait, mais qu’ils ne peuvent occulter qu’à leur détriment. Cependant, un nouveau défi s’impose aux démocraties : la bataille de l’information et l’enjeu de l’établissement des faits.
2- La désorganisation du monde s’accélère vertigineusement et Donald Trump agit comme un catalyseur sur les plus graves
crises du moment5. Les idéalistes (Importance des principes universels) sont confrontés aux réalistes (Seuls les intérêts comptent) dans les relations internationales.
Selon Michel Duclos, diplomate, il faut se méfier de l’image d’un Trump transactionnel ! Lors de son premier mandat il a peu fait. C’est la force brute qui s’affirme, il veut prouver qu’il est un homme d’action !
Par certains aspects, Donald Trump poursuit de désengagement américain de l’Europe commencé avec Barak Obama. Les américains réévaluent leur posture à l’égard de l’Europe depuis 20 ans. (Les nouvelles élites américaines ne sont plus tournées vers l’Europe, mais vers la menace chinoise).6 Nous n’avons pas écouté et nous n’avons pas tiré les leçons de cette vision.
L’Ukraine est en situation d’épuisement, la descente aux enfers est la réalité de la Russie. La nécessité de négocier s’impose, mais la stratégie américaine déstabilise le « camp occidental », les européens vont devoir accélérer leur affirmation collective. Poutine agresse l’Ukraine en 2022 comme Bush avait agressé l’Irak en 2003. Nous connaissons la suite : l’embrasement de l’aire islamique et le chaos dans lequel elle a plongé.
La méthode Trump face à la réalité du Proche-Orient imposé ses vues par la force sans tenir compte des réalités et des acteurs concernés : Gaza, Palestine, Israël, l’Iran, la Syrie et le Liban. On peut, avec Gilles Kepel et d’autres, retenir 1979 comme l’année charnière entre l’échec du nationalisme arabe et l’éclosion tant de l’idéologie islamiste que du djihadisme qui allait fortement marquer le début du XXIe siècle. Les pays arabes travaillent à une contre-proposition excluant le Hamas.
Les Brics et le Sud global affirment leur refus du monde dominé par l’Occident. Nous assistons au recul du multilatéralisme qui était destiné à protéger les pays les plus faibles. Ils se trouvent que Trump lui aussi ne veut plus de l’ordre occidental hérité de 1945. Une grande partie du Sud global n’a pas intérêt à la destruction de l’ordre international. La guerre entre la RDC et le Rwanda reflète le monde d’aujourd’hui entre course aux ressources naturelles et mépris du droit international, rappelle David van Reybrouck (Le monde 22 février 2025).
La réalité de notre monde c’est la montée en puissance du narcotrafic et réseaux criminels organisés. C’est le roman noir de la mondialisation. Et face à la « gangstérisation » du monde, il y a la nécessité d’Etats forts et puissants, d’une coopération poussée entre Etats et institutions internationales.
Enfin, observons ce temps des guerres hybrides et des nouvelles manières de faire la guerre, sans la déclarer et sans la faire : nous sommes, nous européens, en guerre avec la Russie qui nous agresse depuis 2007/2008 ! Et rupture historique : les Etats-Unis de Donald Trump nous lâchent.
3- L’Union européenne, est un antidote au trumpisme (Munich 2025) et aux tenants de la force primant sur le droit (Russie, Chine, Iran etc.)
Thierry de Montbrial le rappelle dans son dernier ouvrage « Parce qu’ils avaient perdu le sens du tragique, les Européens, enfermés dans une vision idéaliste, n’ont pas voulu comprendre que tout le continent allait être pris dans un tourbillon dont ils allaient perdre rapidement le contrôle. Au lieu de regarder la réalité en face, ils se sont réfugiés au chaud, dans le rêve de la fin de l’Histoire : la propagation irrésistible de l’économie de marché et de la démocratie conduirait à la paix perpétuelle »
Les valeurs de l’Union européenne face au triomphe de la force sur le droit : le multilatéralisme comme méthode (Culture du compromis et de la négociation), l’Etat de droit, la liberté, la démocratie représentative, le respect de la dignité des personnes, une économie de marché régulée et redistributrice. Elles sont au fondement de notre histoire commune.
L’Europe a vécu une longue période de paix qui lui a fait oublier l’hypothèse de la guerre et a produit chez elle un déni de la guerre (1992 l’Ex Yougoslavie) : aux yeux des Européens de l’Ouest, les guerres « de haute intensité » étaient devenues quasiment inconcevables en Europe (Europe au sens large).
Les forces (économie, modèle social) et les faiblesses de l’Union européenne (Témoin plus qu’actrice de l’histoire) sont a mesurer dans la guerre culturelle et idéologique engagée avec ceux qui veulent nous éliminer en tant qu’Union européenne.
La confrontation avec la Big tech américaine (Elon Musk) qui veut soumettre l’Europe en matière de régulation des technologies de l’information ou d’intelligence artificielle nous permet d’identifier la nature des conflits qui s’imposent à nous.
La question fondamentale est donc la reconstruction d'un système de sécurité européen. L'heure des négociations sur cette question sera aussi l'heure de vérité pour les Européens. On sortira alors des abstractions sur la défense européenne. Notons que les européens ont été incapables de proposer un plan pour l’avenir de l’Ukraine ! Jusqu’à présent, c’est sans doute un des enjux du Sommet de Londres le 2 mars 2025. Une Union européenne solide est indispensable pour assurer la pérennité du Vieux Continent. Mais l'Union européenne telle qu'elle est devenue suite à un élargissement non maîtrisé, est une construction très fragile. Beaucoup de ses États-membres sont plus focalisés sur leurs intérêts nationaux que sur ceux de l'Union en tant que telle. Mais l’approche du nouveau Chancelier d’Allemagne est une rupture. Les intérêts vitaux des européens sont interrogés, doivent être précisés. La nouvelle donne allemande après les élections ouvre, peut-être, une nouvelle phase de notre histoire commune.
Quelques réflexions en guise de conclusion :
Le XXI° siècle a commencé avec la chute du communisme et la fin de l’URSS entre 1989 et 1991 : le poids de l’histoire est une dimension de la réalité. La mémoire du passé peut être prompte à remonter quand les circonstances changent, par exemple face à l’éclatement de la Yougoslavie, la France et l’Allemagne sont revenues aux années 1910-1914 !
Le concept de complexité dissout en effet celui de causalité rappelle Thierry de Montbrial. Dans un enchaînement de phénomènes complexes, on ne peut plus parler que de causalités partielles et, en ce sens, de réduction mais jamais d’abolition de l’incertitude.
Ce que dit Thierry de Montbrial, fondateur de l’Institut Français des relations Internationales (IFRI) éclaire la situation internationale : Nous pouvons craindre que les prochaines années soient beaucoup plus dures qu'on ne le croit, et qu'on ne se rassure à trop bon compte. Les Européens, doivent prendre conscience de la possibilité de crises plus ou moins comparables à celles qui ont déclenché la Première Guerre mondiale. Faut-il également rappeler que c'est la Première Guerre mondiale qui a mis un terme à la première mondialisation ?
La politique française semble tourner sur elle-même à vide arc-boutée sur des enjeux mineurs ou décalés. « Nous sommes dans un moment de bascule historique et on se rend compte que les élites (intellectuelles, politiques …) ne sont pas au rendez-vous. […] Ces élites apparaissent décontenancées, comme des lapins pris dans les phares d’une voiture, se cantonnant, au mieux, au registre de la déploration, quand elles ne cautionnent pas carrément ce que dit Vance. On a surtout le sentiment d’une forme d’impuissance » déplore le politiste Rémi Lefebvre qui parle d’un silence assourdissant.
Bibliographie :
Giuliano da Empoli, Les ingénieurs du chaos, Gallimard, folio actuel, 2023
Thierry de Montbrial, L’ère des affrontements, les grands tournants géopolitiques, Dunod, 2025
Sylvie Kauffmann, Les aveuglés. Comment Berlin et Paris ont laissé la voie libre à la Russie, Gallimard, Folio actuel, 2023
Revue, Questions internationales, La gangstérisation du monde, La Documentation française, n°125-126, septembre 2024
François Boursier
Annecy 3 mars 2025
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1 Revue Esprit février 2025, Jean Claude Schaub
2 Le monde 25 février 2025
3 Voir la note de Jean Luc Mélenchon sur son blog en date du 1 mars 2025
4 Gilles Paris, Le monde 27 février 2025
5 Sylvie Kauffmann, Le monde 5 décembre 2024
6 Libération 19 février 2025