Un mouvement de réflexion pour une réflexion en mouvement.

La spiritualité au cœur…

Session Spiritualité Transhumanisme à Saint-Jacut de la Mer, 23-27 mai, 19-23 septembre 2016)

Préparer une session de spiritualité à Poursuivre, c’est d’abord élaborer une perspective de recherche répondant à un questionnement contemporain susceptible de prolongements ultérieurs. Cela se réalise au sein d’une équipe, l’ERS (équipe de recherche spirituelle), dont les membres, au long de presque trois années, confrontent leurs lectures, leurs rencontres et leurs expériences multiples et vivent ainsi, sur la longue durée, une irremplaçable expérience de partage.

« Le transhumanisme, une réflexion dérangeante »

Pour les sessions de 2016, c’est la question du Transhumanisme qui s’est assez vite dégagée, autrement dit celle des modifications en profondeur de l’être humain que le progrès exponentiel des sciences et techniques, notamment les neurosciences et les recherches sur l’intelligence artificielle, poussera de plus en plus loin. Laissant de côté la question de la faisabilité des prévisions des spécialistes en la matière (augmentation illimitée des capacités humaines, prolongement indéfini de la vie, remplacement progressif de l’intelligence humaine par celle de la machine), mais sans répudier pour autant les améliorations susceptibles d’être apportées à notre existence (traitements de plus en plus efficaces contre les maladies, greffes de plus en plus audacieuses), nous avons voulu, en mesurant dans le même temps notre fragilité essentielle – celle de la maladie, du vieillissement et de la mort que notre âge, entre autres, nous contraint de prendre en compte – vivre cette tension comme un lieu de réflexion : qu’est-ce qui nous apparaît spécifique de l’humain, quelles sont les spiritualités que nous pouvons élaborer ou réélaborer dans un monde qu’il est désormais impossible de considérer comme immobile ?

Conformément à une tradition établie depuis le moment (c’était il y a plus de quarante ans) où Jean Lestavel à pris l’initiative des sessions de spiritualité, celles-ci comportent un apport intellectuel important, pour lequel il est fait appel à des spécialistes ; l’autre volet est la place considérable accordée au partage et au travail en commun, notamment dans des ateliers qui, sans reprendre directement les questions traitées dans les conférences, se confrontent avec des approches concrètes, parallèles à ces questions et s’inscrivant dans la thématique générale de la session.

Précisons encore que parler de spiritualité, ce n’est pas pour nous se couler dans une tradition religieuse précise, notamment catholique, où la vie de l’esprit devrait s’inscrire dans la fidélité à un enseignement déterminé. Sans renier les héritages qui sont les nôtres – ils sont dès maintenant divers dans le mouvement Poursuivre – nous ne pouvons faire l’économie d’autres héritages, qu’ils soient religieux ou philosophiques, afin de poursuivre une quête jamais frappée de clôture.

« Un kaléidoscope d’ intervenants »

Pour la session qui s’est déroulée en mai, nous avons fait appel à un immunologiste, par ailleurs prêtre de la Mission de France (Philippe Deterre), à un informaticien spécialiste de la Bible (Pierre Chamard-Bois), au responsable d’une ONG d’éco-développement, familier des cultures de l’islam (Hassan Aslafy), à un médecin belge travaillant en unité de soins palliatifs et confronté, selon la législation de son pays, à l’euthanasie (Corinne Van Oost), à un sociologue des religions, professeur à Sciences-Po (Jean-Marie Donegani), à un franc-maçon, membre de la Grande Loge de France (Jean Erceau) et à un psychanalyste (Jean Cooren). En septembre, en fonction des disponibilités des conférenciers, certains intervenants de mai nous quittent (Philippe Deterre, Jean Erceau, Jean Cooren), d’autres nous rejoignent (Thierry Magnin, physicien et recteur de l’Université catholique de Lyon, Leili Anvar, journaliste et spécialiste de littérature persane, Jean-Marc Moschetta, ingénieur et théologien).

Si je m’en tiens à l’expérience de mai, les conférences, larges coups de projecteur lancés à partir du domaine de recherche des intervenants, nous suggèrent les conclusions suivantes. D’abord le fait que, dans le domaine des sciences et techniques comme dans les autres secteurs de l’activité humaine, rien n’est jamais définitivement fixé. La disponibilité à la surprise devant la découverte de données jusque là ignorées est indispensable, ainsi que la confiance faite à l’intuition, complémentaire, en dépit de l’apparence, de la déduction logique. Dans le domaine des relations humaines, cette attitude rend possible la rencontre de l’altérité, dans la fidélité aux héritages de toute nature, mais aussi avec la volonté de les critiquer et de les réinterpréter de manière constante, en vue d’un progrès à la fois personnel et collectif, attentif aux phénomènes de pouvoir et d’exclusion qui cherchent toujours à mobiliser au profit exclusif de quelques-uns. La question de l’identité, si fréquemment évoquée aujourd’hui, se situe dans le même mouvement : elle n’est pas donnée d’avance, ni liée uniquement à la personne qui la revendique, mais résulte des multiples contacts que celle-ci aura tout au long de son existence.

« L’immortalité : une terrible condamnation »

Se situer dans une perspective de progrès, c’est donc aussi critiquer les avancées proposées et en reconnaître les limites. Celles-ci ne résultent pas de règles imposées d’en haut par une puissance tenant entre ses mains le destin de l’humanité, ou encore par une loi dite naturelle sujette à des interprétations multiples, mais par les exigences de la réalité essentiellement relationnelle de l’être humain. S’agissant par exemple de la recherche en vue de retarder le vieillissement et de prolonger l’espérance de vie, la question est de savoir si elle se fera au détriment de l’amélioration des conditions de vie des plus démunis. De même l’hypothèse d’une marche progressive vers l’immortalité est-elle à critiquer de plusieurs points de vue. D’abord en ne croyant pas sur parole des prophètes souvent assis sur des fondations scientifiques aux objectifs hasardeux, mais riches de millions de dollars. Ensuite en démontrant la confusion entre un désir essentiel à l’être humain, qui est celui d’éternité, et le désir d’immortalité qui en est comme l’image réduite et corrompue. L’immobilisation dans le temps d’un être pour lequel toute régénération, à la fois physiologique, intellectuelle et relationnelle serait impossible (l’immortalité), et le renouvellement et l’approfondissement constant, indépendamment de toute croyance en une autre vie, des aspirations humaines essentielles grâce à l’héritage des générations précédentes et au contact avec celles qui bientôt vont lui succéder (l’éternité, ici et maintenant), ont décidément peu de rapport. De sorte que la mort, tout en étant privation radicale et douloureuse, joue un rôle indispensable dans cette quête toujours renouvelée de la plénitude, et que l’immortalité, loin d’être un bienfait, devrait plutôt être considérée comme une terrible condamnation.

« L’attention au souffle, au silence »

C’est dans cette tension entre désir légitime de progrès et acceptation, voire revendication de la limite, que s’ouvre l’espace d’une recherche spirituelle. Dans les sessions, méditations et ateliers sont particulièrement dédiés à la pratique de cette quête. Ils s’efforcent de prendre en charge la relation mystérieuse entre le corps et certains aspects de l’activité humaine qui rendent concret un aspect de la recherche de transcendance : confrontation avec l’image artistique ou l’harmonie d’une création musicale, mise à l’écart momentanée de l’activité purement intellectuelle par l’attention aux postures, au souffle et au silence. C’est aussi, par le langage, s’interroger sur ce que devient le spirituel dans un monde soumis à l’emprise dictatoriale de la technologie ; c’est enfin approcher la question de notre limite majeure en abordant la perspective de la fin de vie, la question du bilan et des préparatifs, sous toutes leurs formes.

Dans ces conditions, les deux sessions de spiritualité organisées cette année par l’ERS ne se présentent pas comme le lieu où des réponses définitives seraient données aux questions que les participants peuvent se poser. Elles visent plutôt, en confrontant les questions des uns et des autres mais aussi les réponses, toujours partielles, qui peuvent surgir d’une conférence, d’un atelier, d’une lecture, d’un échange au sein d’un groupe de partage, à table ou lors d’une promenade dans ce lieu si agréable qu’est le site de saint-Jacut, d’élaborer, en toute sérénité, sa propre problématique. Les retours qui nous sont parvenus de la session de mai laissent penser que cette démarche peut être féconde.

La session de septembre achève notre cycle « Humanité en transition : quelles spiritualités ? » Transformée par le départ des plus anciens, renouvelée par l’arrivée de nouveaux membres, l’ERS se propose de commencer prochainement la réflexion pour présenter, à l’horizon 2019, un nouveau projet.

François Suard,

coordinateur de l’ERS 2010-2016

4 Responses to “La spiritualité au cœur…

  • Merci de ce beau texte ! Pour de multiples raisons, je n’ai pas assisté aux sessions mais j’en ai recueilli des échos très louangeurs. Ce sujet est important et je me demande comment “poursuivre” ? Souvent, les sessions creusent un thème qui tombe ensuite dans l’oubli, ce que je regretterais pour celui-ci. En lisant la recension dans le dernier n° d’Etudes du livre de M. Benasayag “Cerveau augmenté, homme diminué”, je me demandais s’il était possible de continuer la réflexion, ne serait-ce qu’en signalant des publications de qualité. Y aurait-il d’autres moyens ? Je n’en sais rien mais je vous fais part de mon questionnement.

    • Marguerite JEANNIN
      4 ans ago

      Pourquoi ne pas faire venir ce monsieur pour qu’il présente son livre dans une ville qui réunirait 2 ou 3 groupes, histoire de remplir une salle…L’idée de continuer à creuser le sujet me plait assez. Ayant fait partie de ceux qui ont monté ces sessions, je reste en appétit .

  • Francis MOREAUX
    4 ans ago

    Besançon est tout proche de Dijon.
    Et nous sommes doublement dans la même région, Bourgogne – Franche Comté et Poursuivre Grand Est.
    Obligés de nous désister à cette dernière session, quel espoir de rencontrer François Suard, coordinateur de l’ERS.

  • Edith MANDIN
    4 ans ago

    Je suis très reconnaissante à l’équipe organisatrice de m’avoir permis de me “brancher” sur le monde scientifique (NBIC) actuel et du futur proche qui nous secoue.Ce sujet est brûlant et nous, à Poitiers, avons voulu poursuivre la réflexion à travers d’autres articles et conférences transmis par les media. Ma préoccupation actuelle est : quelle société nous voulons en France , puis en Europe et enfin dans le Monde? C’est de plus en plus complexe si on introduit la notion de conscience et de croyances….

    Merci à tous ceux qui passent le relais et à ceux qui le prennent en acceptant le défi.

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