Un mouvement de réflexion pour une réflexion en mouvement.

Recherche spirituelle : retour sur les deux sessions de 2016

Deux sessions ERS ont eu lieu en 2016

Deux sessions ERS ont eu lieu en 2016

(merci à Jean Sabiron et à Jean-Yves Laroche pour l'illustration)

Des sessions de spiritualité

Préparer une session de spiritualité à Poursuivre, c’est d’abord élaborer une perspective de recherche répondant à un questionnement contemporain susceptible de prolongements ultérieurs....

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Saint-Jacut de la Mer, 23-27 mai et 19-23 septembre 2016

Préparer une session de spiritualité à Poursuivre, c’est d’abord élaborer une perspective de recherche répondant à un questionnement contemporain susceptible de prolongements ultérieurs. Cela se réalise au sein d’une équipe, l’ERS (équipe de recherche spirituelle), dont les membres, au long de presque trois années, confrontent leurs lectures, leurs rencontres et leurs expériences multiples et vivent ainsi, sur la longue durée, une irremplaçable expérience de partage.

Pour les sessions de 2016, c’est la question du Transhumanisme qui s’est assez vite dégagée, autrement dit celle des modifications en profondeur de l’être humain que le progrès exponentiel des sciences et techniques, notamment les neurosciences et les recherches sur l’intelligence artificielle, poussera de plus en plus loin. Laissant de côté la question de la faisabilité des prévisions des spécialistes en la matière (augmentation illimitée des capacités humaines, prolongement indéfini de la vie, remplacement progressif de l’intelligence humaine par celle de la machine), mais sans répudier pour autant les améliorations susceptibles d’être apportées à notre existence (traitements de plus en plus efficaces contre les maladies, greffes de plus en plus audacieuses), nous avons voulu, en mesurant dans le même temps notre fragilité essentielle – celle de la maladie, du vieillissement et de la mort que notre âge, entre autres, nous contraint de prendre en compte – vivre cette tension comme un lieu de réflexion : qu’est-ce qui nous apparaît spécifique de l’humain, quelles sont les spiritualités que nous pouvons élaborer ou réélaborer dans un monde qu’il est désormais impossible de considérer comme immobile ?

Conformément à une tradition établie depuis le moment (c’était il y a plus de quarante ans) où Jean Lestavel à pris l’initiative des sessions de spiritualité, celles-ci comportent un apport intellectuel important, pour lequel il est fait appel à des spécialistes ; l’autre volet est la place considérable accordée au partage et au travail en commun, notamment dans des ateliers qui, sans reprendre directement les questions traitées dans les conférences, se confrontent avec des approches concrètes, parallèles à ces questions et s’inscrivant dans la thématique générale de la session.

Précisons encore que parler de spiritualité, ce n’est pas pour nous se couler dans une tradition religieuse précise, notamment catholique, où la vie de l’esprit devrait s’inscrire dans la fidélité à un enseignement déterminé. Sans renier les héritages qui sont les nôtres – ils sont dès maintenant divers dans le mouvement Poursuivre – nous ne pouvons faire l’économie d’autres héritages, qu’ils soient religieux ou philosophiques, afin de poursuivre une quête jamais frappée de clôture.

Pour la session qui s’est déroulée en mai, nous avons fait appel à un immunologiste, par ailleurs prêtre de la Mission de France (Philippe Deterre), à un informaticien spécialiste de la Bible (Pierre Chamard-Bois), au responsable d’une ONG d’éco-développement, familier des cultures de l’islam (Hassan Aslafy), à un médecin belge travaillant en unité de soins palliatifs et confronté, selon la législation de son pays, à l’euthanasie (Corinne Van Oost), à un sociologue des religions, professeur à Sciences-Po (Jean-Marie Donegani), à un franc-maçon, membre de la Grande Loge de France (Jean Erceau) et à un psychanalyste (Jean Cooren). En septembre, en fonction des disponibilités des conférenciers, certains intervenants de mai nous quittent (Philippe Deterre, Jean Erceau, Jean Cooren), d’autres nous rejoignent (Thierry Magnin, physicien et recteur de l’Université catholique de Lyon, Leili Anvar, journaliste et spécialiste de littérature persane, Jean-Marc Moschetta, ingénieur et théologien).

Si je m’en tiens à l’expérience de mai, les conférences, larges coups de projecteur lancés à partir du domaine de recherche des intervenants, nous suggèrent les conclusions suivantes. D’abord le fait que, dans le domaine des sciences et techniques comme dans les autres secteurs de l’activité humaine, rien n’est jamais définitivement fixé. La disponibilité à la surprise devant la découverte de données jusque là ignorées est indispensable, ainsi que la confiance faite à l’intuition, complémentaire, en dépit de l’apparence, de la déduction logique. Dans le domaine des relations humaines, cette attitude rend possible la rencontre de l’altérité, dans la fidélité aux héritages de toute nature, mais aussi avec la volonté de les critiquer et de les réinterpréter de manière constante, en vue d’un progrès à la fois personnel et collectif, attentif aux phénomènes de pouvoir et d’exclusion qui cherchent toujours à mobiliser au profit exclusif de quelques-uns. La question de l’identité, si fréquemment évoquée aujourd’hui, se situe dans le même mouvement : elle n’est pas donnée d’avance, ni liée uniquement à la personne qui la revendique, mais résulte des multiples contacts que celle-ci aura tout au long de son existence.

Se situer dans une perspective de progrès, c’est donc aussi critiquer les avancées proposées et en reconnaître les limites. Celles-ci ne résultent pas de règles imposées d’en haut par une puissance tenant entre ses mains le destin de l’humanité, ou encore par une loi dite naturelle sujette à des interprétations multiples, mais par les exigences de la réalité essentiellement relationnelle de l’être humain. S’agissant par exemple de la recherche en vue de retarder le vieillissement et de prolonger l’espérance de vie, la question est de savoir si elle se fera au détriment de l’amélioration des conditions de vie des plus démunis. De même l’hypothèse d’une marche progressive vers l’immortalité est-elle à critiquer de plusieurs points de vue. D’abord en ne croyant pas sur parole des prophètes souvent assis sur des fondations scientifiques aux objectifs hasardeux, mais riches de millions de dollars. Ensuite en démontrant la confusion entre un désir essentiel à l’être humain, qui est celui d’éternité, et le désir d’immortalité qui en est comme l’image réduite et corrompue. L’immobilisation dans le temps d’un être pour lequel toute régénération, à la fois physiologique, intellectuelle et relationnelle serait impossible (l’immortalité), et le renouvellement et l’approfondissement constant, indépendamment de toute croyance en une autre vie, des aspirations humaines essentielles grâce à l’héritage des générations précédentes et au contact avec celles qui bientôt vont lui succéder (l’éternité, ici et maintenant), ont décidément peu de rapport. De sorte que la mort, tout en étant privation radicale et douloureuse, joue un rôle indispensable dans cette quête toujours renouvelée de la plénitude, et que l’immortalité, loin d’être un bienfait, devrait plutôt être considérée comme une terrible condamnation.

C’est dans cette tension entre désir légitime de progrès et acceptation, voire revendication de la limite, que s’ouvre l’espace d’une recherche spirituelle. Dans les sessions, méditations et ateliers sont particulièrement dédiés à la pratique de cette quête. Ils s’efforcent de prendre en charge la relation mystérieuse entre le corps et certains aspects de l’activité humaine qui rendent concret un aspect de la recherche de transcendance : confrontation avec l’image artistique ou l’harmonie d’une création musicale, mise à l’écart momentanée de l’activité purement intellectuelle par l’attention aux postures, au souffle et au silence. C’est aussi, par le langage, s’interroger sur ce que devient le spirituel dans un monde soumis à l’emprise dictatoriale de la technologie ; c’est enfin approcher la question de notre limite majeure en abordant la perspective de la fin de vie, la question du bilan et des préparatifs, sous toutes leurs formes.

Dans ces conditions, les deux sessions de spiritualité organisées cette année par l’ERS ne se présentent pas comme le lieu où des réponses définitives seraient données aux questions que les participants peuvent se poser. Elles visent plutôt, en confrontant les questions des uns et des autres mais aussi les réponses, toujours partielles, qui peuvent surgir d’une conférence, d’un atelier, d’une lecture, d’un échange au sein d’un groupe de partage, à table ou lors d’une promenade dans ce lieu si agréable qu’est le site de saint-Jacut, d’élaborer, en toute sérénité, sa propre problématique. Les retours qui nous sont parvenus de la session de mai laissent penser que cette démarche peut être féconde.

La session de septembre achève notre cycle « Humanité en transition : quelles spiritualités ? » Transformée par le départ des plus anciens, renouvelée par l’arrivée de nouveaux membres, l’ERS se propose de commencer prochainement la réflexion pour présenter, à l’horizon 2019, un nouveau projet.

François Suard, coordinateur de l’ERS 2010-2016

Programme de la session de mai

« Humanité en transition, quelles spiritualités ? »

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Saint-Jacut, du 23 au 27 mai 2016

Lundi 23 mai
l4h00-16h30    Accueil, installation, remise de documents
l6h30-l7h30     Présentation de la session, des ateliers et des lieux
l7h30-19h       Temps libre
20h30              Première réunion des sous-groupes de partage

Mardi 24 mai
8h45                Méditation
9h15                 Philippe DETERRE : « Sciences en recherche : comment recevoir la science aujourd’hui ? »
10h15               Pierre CHAMARD-B0IS : « Le christianisme est-il un
transhumanisme ? »
11h15 -11h45    Groupes de partage
14h30-15h30     Questions aux conférenciers
15h30-17h30     Bibliothèque – temps libre avec pause café ou thé
17h30-18h45     Ateliers : premiers temps
20h30                Soirée festive : contes et danses bretonne

Mercredi 25 mai
8h45                  Méditation
9h15-10h30       Jean-Marie DONEGANI : « Humanisme chrétien et homme augmenté »
10h45-11h45      Questions à Jean-Marie DONEGANI
14h30-15hl5       Groupes de partage
I5h30- l7h30       Hassan ASLAFY : « La crise évolutionnaire de l’Islam :
régression, transition ou résilience ? » Questions au conférencier
17h30-18h45     Ateliers : second temps
20h30                Hassan ASLAFY : Société en mutation en pays non-occidental Exposé accompagné de diapos

Jeudi 26 mai
8h45                  Méditation
9h15-11h45       Corinne VAN OOST : « Peut-on être chrétienne et pratiquer
l’euthanasie ? » – Questions à Corinne VAN OOST
l4h30-15h30      Groupes de partage
15h30-16h30     Bibliothèque – temps libre avec pause café ou thé
16h30-l8h          Jean ERCEAU : « L’humain et la spiritualité dans le monde du futur » Questions au conférencier
20h30                 Rencontre avec J. Erceau et H. Aslafy

Vendredi 27 mai
9h15-11h           Jean COOREN : « Avec la psychanalyse, penser un au-delà du vivre ensemble » – Questions au conférencier
11h15-11h45      Groupes de partage : évaluation
11h 45                Conclusion

Programme de la session de septembre

« Humanité en transition, quelles spiritualités ? »

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Lundi 19 septembre

l4h00-16h30      Accueil, installation, remise de documents
l6h30-l7h30       Présentation de la session, des ateliers et des lieux
l7h30-19h          Temps libre
20h30                Conférence de Thierry MAGNIN : « L’homme augmenté conduit-il
au transhumanisme ? Position d’un scientifique chrétien » Questions au conférencier

Mardi 20 septembre
8h45                  Matinale
9h15                 Groupes de partage
I0h15-10h30     Pause
l0h30 -11h45    Conférence d’Hassan ASLAFY : « La crise évolutionnaire de l’Islam :
régression, transition ou résilience ? »
14h30-15h30    Questions au conférencier
15h30-16h        Pause café
16h-17h            Temps libre
17h-18h45        Ateliers : premiers temps
20h30               Soirée bretonne

Mercredi 21 septembre
8h45                 Matinale
9h15-10h30     Jean-Marie DONEGANI :  Humanisme chrétien et homme augmenté
10h45-11h45    Questions à Jean-Marie DONEGANI
14h15-15hl5     Groupes de partage
I5h30- l7hl5      Leili ANVAR : « La poésie, langage humain, Verbe divin » Questions à la conférencière
17h30-18h45    Ateliers : second temps
20h                   Soirée libre

Jeudi 22 septembre
8h45                 Matinale
9h15-11h45      Corinne VAN OOST : « Peut-on être chrétienne et pratiquer
l’euthanasie ? » – Questions à Corinne VAN OOST
l5h15-16hl5      Groupes de partage
16h30-l8h15     Pierre CHAMARD-B0IS : « Le christianisme est-il un
transhumanisme ? » – Questions au conférencier
20h30              Hassan ASLAFY : « Société en mutation en pays non-occidental »
Exposé accompagné de diapos

Vendredi 23 septembre
9h15                Jean Marc MOSCHETTA : « L’homme transfiguré : la théologie
chrétienne face au transhumanisme »
l0h30-l0h45      Pause
10h45-11h45    Questions à Jean-Marc M0SCHETTA
11h 45              En guise de conclusion

Enregistrements communs aux sessions de mai et Septembre 2016

Jean-Marie Donegani, « Humanisme chrétien et homme augmenté » (21 septembre 2016)

 

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Jean-Marie Donegani est professeur de sciences politiques à Sciences-Po et sociologue des religions. Il a écrit de nombreux articles sur les modifications du croire dans la société française. Nous apprécions chez lui cette double compétence, qui lui permet de souligner l’importance du politique et les mutations du catholicisme.

« Le monde en a vu d’autres, le christianisme aussi ». D’entrée de jeu, J.-M. Donegani souligne le caractère traditionnel de la recherche humaine visant à s’affranchir des limites que lui impose, à un moment donné de l’histoire, son être au monde. D’entrée de jeu aussi, il rappelle le théorème de Gabor : « Tout ce qui est possible sera nécessairement réalisé », mais souligne dans le même temps l’orientation générale des recherches aboutissant, grâce aux biotechnologies et aux nanosciences, à augmenter les capacités humaines (« homme augmenté ») après avoir pallié ses défaillances (« homme réparé ») : il s’agit d’adapter l’homme, dans une perspective néolibérale, à une société de service et de productivité.

Passant ensuite en revue les grandes étapes de la réflexion théologico-philosophique sur l’action et le progrès humain (Pic de la Mirandole, Francis Bacon, Descartes, La Mettrie, Condorcet), il montre l’affranchissement progressif de la pensée à l’égard d’une nature conçue comme le guide et le maître de l’être humain : celui-ci n’est pas « la » nature, mais se trouve « dans  la » nature, dont il peut accepter ou refuser les contraintes, affirmant par là-même son libre-arbitre. La Bible elle-même autorise cette démarche : si Dieu crée l’homme à son image, l’œuvre humaine consiste à créer cette ressemblance. La question qui se pose alors est celle du degré de liberté dont on peut disposer vis-à-vis du donné naturel.

De façon générale, la pensée théologique a du mal à accepter la critique de ce donné. Le montre par exemple l’attitude de Jean-Paul II à l’égard de la théorie de l’évolution (1996). D’une part il reconnaît la validité de cette théorie, mais il affirme également l’intervention divine, qui introduit le transcendant à l’intérieur du processus naturel (« hiatus ontologique ») et le sacralise par conséquent, le rendant intangible.

Or les hommes n’ont cessé de transgresser l’ordre naturel, et cette transgression, dans le sacrifice, dans la fête qui bouleverse les hiérarchies, apparaît comme un trait spécifique de l’humain. Autre est donc l’affirmation selon laquelle il existe un ordre naturel intangible – ce qui ne repose sur aucun fondement objectif – et la réflexion sur ce qui, à un moment donné de l’histoire, apparaît bon : on l’a bien vu lors des débats sur le mariage pour tous, où la critique de la loi élaborée puis votée s’est plus souvent fondée sur un ordre prétendument naturel que sur une réflexion anthropologique.

Mais cela ne revient pas à dédouaner les perspectives transhumanistes, dans lesquelles un humanisme véritable ne trouve pas son compte. Ce dernier ne cesse en effet de critiquer le donné afin de le transformer, alors que le transhumanisme prône une adaptation aussi parfaite que possible à l’environnement économique et scientifique. Ainsi, en bioéconomie bien comprise, la vie peut-elle être considérée comme un capital qui doit être géré comme un autre bien. La santé représente la situation normale de l’individu, et ceux qui ne profitent pas des dernières découvertes destinées à la conserver et à l’améliorer doivent être culpabilisés.

Vis-à-vis de cet univers de pensée, quelle est l’attitude d’un christianisme qui n’a lui-même cessé d’évoluer depuis cinquante ans, qui a connu la désinstitutionnalisation du religieux et la répudiation de la parole magistérielle, s’est détourné des fins dernières et a intégré une « pragmatisation du croire », c’est-à-dire le souci de vérifier pour chacun dans le concret le fruit de toute affirmation de foi ? C’est de procéder à une critique paisible mais déterminée du transhumanisme, tout en faisant siennes les conquêtes de la science. Manifester par exemple le caractère illusoire de la promesse d’immortalité, qui ne vise qu’à maintenir l’être humain dans un statu quo indéfini fait de répliques interminables de ce qui a déjà été vécu et s’oppose à l’éternité ici et maintenant, bouleversement constant de la personne dans l’échange de la parole, dans la récollection des expériences humanisantes. De la sorte le transhumanisme peut finalement apparaître comme une perspective essentiellement pauvre.

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J.M.Donegani - Questions Réponses

Corinne Van Oost - « Peut-on être chrétienne et pratiquer l’euthanasie ? »

 

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Corinne Van Oost, médecin, travaille en Belgique dans une unité de soins palliatifs. Elle s’est fait connaître du grand public par son livre, préfacé par la théologienne Véronique Margron, Médecin catholique, pourquoi je pratique l’euthanasie. Nous l’avons invitée parce que son travail explore l’autre aspect que nous souhaitons mettre en évidence dans notre réflexion sur les évolutions prévisibles de l’être humain, celui de la permanence de la fragilité majeure, celle de la mort.

Dans sa conférence, Corinne van Oost rappelle d’abord sa formation auprès de la Maison Jeanne Garnier à Paris, qui l’a familiarisée avec les soins palliatifs. Elle définit la perspective de ceux-ci comme le passage de la médecine curative, tournée vers la guérison du patient, mais qui pouvait conduire à son abandon complet lorsqu’il n’y avait plus d’espoir de guérison, à une médecine qui accompagne le malade dans sa marche vers la fin de vie.

C’est une démarche visant au confort physique (lutte contre la souffrance, prise en compte de la fatigue accablante), mais aussi à la pacification intérieure de la personne, que l’accompagnement s’efforce de mettre en paix avec sa propre histoire. Elle peut se mettre à l’écrire en en faisant un récit de vie, une histoire sainte comme celle de tout être humain, qu’elle léguera à ses proches. Il s’agit en effet pour elle d’accepter progressivement le pouvoir de la maladie, de réintégrer la mort dans la vie, mais aussi de retisser des liens avec sa famille et ses amis, éventuellement de se réconcilier avec eux. L’équipe responsable se préoccupe également de ceux-ci, les aide à ne pas abandonner celui qui va mourir. Il s’agit donc d’une aide médicale, psychologique et spirituelle qui va au-delà du malade.

Pourtant la demande d’euthanasie existe, et sa pratique représente 2% des décès en Belgique. Elle est souvent motivée par le refus de réitérer la fin de vie, jugée dégradante ou insupportable, de proches. De fait, 5 à 10% des souffrances ne peuvent être totalement maîtrisées. La demande correspond au fond au souhait d’être absent de sa propre mort. Lorsqu’elle est réitérée, C. van Oost, bien que catholique, ne croit pas possible en conscience de l’écarter et y répond selon la législation belge, tout en accompagnant jusqu’au bout et en cherchant à ritualiser ce passage. Elle éprouve un douloureux sentiment d’échec, « car tuer un autre humain, même demandeur et malade en fin de vie, reste terrible. Personne ne s’y habitue, en tout cas pas les médecins ». Aidée spirituellement, elle peut poursuivre sa tâche en s’appuyant sur quelques convictions majeures.

Rôle du médecin d’abord : il est d’accompagner jusqu’au bout le malade, sans se défiler derrière une clause de conscience ; c’est pourquoi elle n’approuve pas la solution du suicide assisté (pratiqué en Suisse mais non en Belgique), qui « innocente » celui qui fournit au malade le moyen de se donner la mort. Conception de la vie et de sa clôture : ce n’est pas la vie qui est sacrée, mais la personne, et Dieu ne demande pas qu’on meure dans la souffrance. Cela conduit aussi bien le médecin à considérer jusqu’au bout le patient dégradé par la maladie comme une personne unique, qu’à accepter la demande de celui-ci lorsqu’il considère que les atteintes à sa capacité de penser et de vivre en relation avec les autres exigent de mettre un terme à sa vie. Enfin constat qu’il n’est pas en la matière de bonne solution : la sédation continue, devenue légale en France mais pratiquée aussi en Belgique, n’est pas de nature différente de l’euthanasie ; elle laisse de plus planer l’incertitude sur ce qui se passe réellement dans l’esprit de celui à qui elle est administrée ; mais dans les deux cas ce n’est pas le médecin qui tue, c’est d’abord la maladie, et dans 95% des situations d’euthanasie, la personne malade serait morte dans les semaines qui suivent.

L’acceptation de la prati.que d’euthanasie dans les soins palliatifs permet de soulager la souffrance en fin de vie, et c’est seulement en cas d’échec de toute autre solution que l’acte est posé, dans le respect des convictions de chacun

QR Corinne Van Oost

Pierre Chamard-Bois : « Le christianisme est-il un transhumanisme ? » (jeudi 22 septembre 2016)

 

 

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C’est au cours de la session de mai que furent enregistrés successivement les interventions de P. Deterre et P. Chamard-Bois.

Le texte suivant présente l’intervention de P. Chamard-Bois au cours de la session de septembre.

Pierre Chamard-Bois : « Le christianisme est-il un transhumanisme ? » (jeudi 22 septembre 2016)

Pierre Chamard-Bois, informaticien, bibliste, est associé à la Mission de France. C’est un témoignage personnel qu’il nous propose, à la recherche d’une conception de la spiritualité affrontée aux progrès des technologies.

Le christianisme qui va affronter la question du transhumanisme n’est plus celui de la chrétienté, ni celui que nous vivons pour la plupart à l’heure actuelle, mais un christianisme non religieux, a-dogmatique, non lié aux expressions cultuelles. C’est à partir de cette situation que P. Chamard-Bois se propose d’étudier la question posée.

Il brosse d’abord un tableau rapide et contrasté des réalités technologiques et biotechnologiques en marche vers le transhumanisme. On y trouve à la fois des objets échappant au pilotage humain (Tchernobyl), qui peuvent, par comparaison avec la résistance humaine, se révéler très fragiles ; du côté des humains, on constate l’indispensable lien avec l’environnement : à cet égard, on ne peut considérer le cerveau comme un organe, c’est-à-dire une somme de potentialités déterminées dès le départ, car le cerveau ne se développe que par son interaction avec l’environnement. On insistera aussi sur le fait que les potentialités nouvelles offertes par le progrès consacrent le primat de l’individuel sur le collectif.

A partir de ces constats, P. Chamard-Bois s’intéresse à une première conception de la vie, la vie biologique ou animale. C’est celle qu’examine le médecin – Pierre parle d’expérience -, qui se comporte souvent comme un vétérinaire : paroles rassurantes, analogues aux caresses données à un animal, mais peu d’empathie, de volonté de communiquer. Cette vie-là, qu’on soit malade à mi-temps ou à plein temps, est de toute façon et de manière multiforme, adossée à la mort, qui la régit. Réduits à nous-mêmes comme individus, sans relation à autrui, nous sommes déjà morts, sans le savoir. Sans doute existe-t-il une puissante volonté intérieure de vivre, mais celle-ci entre en lutte dès la naissance avec son contraire, et se trouve ainsi engagée dans un « chemin sans chemin », dans une « traversée de l’en-bas », pour reprendre les formules de Maurice Bellet.

C’est là que les perspectives transhumanistes rencontrent leur limite, comme du reste la philosophie des Lumières. La volonté de vivre, sorte de ressort intérieur, associée à un progrès indéfini mais qui ne comble jamais le désir le plus profond, ne suffit pas pour vivre pleinement. Il y faut le lien, spirituel dans tous les sens du terme, avec ceux, proches ou lointains, qui désirent que je sois vivant. L’espoir devient dès lors celui d’être trouvé en chemin par d’autres, qui veulent que je vive et, dans un surgissement inopiné, de pouvoir se reconnaître comme vivant, quelles que soient les atteintes portées à la vie biologique. C’est bien là atteindre un niveau spirituel de l’existence, qui fait disparaître toute forme d’identification à un pur et illusoire soi-même et permet de parler de résurrection. A la vision individualiste de la vie en transhumanisme s’oppose donc une direction communautaire inspirée par le christianisme, ce qu’exprimait Christiane Singer dans les derniers moments de sa vie, minée par la maladie : « Je croyais jusqu’alors que l’amour était reliance, qu’il nous reliait les uns aux autres. Mais cela va beaucoup plus loin. Nous n’avons pas même à être reliés. Nous sommes à l’intérieur les uns des autres[1] ».

[1] Christiane Singer, Derniers fragments d’un long voyage, Albin Michel, 2007.

Hassan Aslafy : « La crise évolutionnaire de l’islam : régression, transition ou résilience »

 

 

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(mardi 20 septembre 2016)

Hassan Aslafy est le coordinateur d’une ONG d’écodéveloppement qui intervient notamment au Burkina-Fasso et au Maroc. Nous avons sollicité son intervention afin de mieux situer l’islam, auquel sa culture le rattache, dans la perspective transhumaniste.

Dans la présentation écrite de sa conférence, H. Aslafy met l’accent sur la distance entre l’apparente marche de l’islam « vers un passé régressif et mythique » et les « nouveaux horizons ouverts par les technosciences contemporaines ». Son propos consiste à montrer qu’à l’intérieur même de la culture islamique existent des concepts inédits et des leviers opératoires favorables à une évolution.

Il propose d’abord une lecture historique des transformations advenues dans les pays islamiques dans le dernier quart du XXe siècle, avec le retour d’une « fierté islamique » passant notamment par l’instauration en 1979 de la République islamiste d’Iran et le développement d’une volonté, pouvant aboutir aux délires sectaires de Daesch, de réparation des injustices commises par les institutions coloniales, et de récupération d’une unité détruite depuis la disparition du califat ottoman après la première guerre mondiale.

Évoquant son histoire personnelle et celle de sa famille, il constate que cette démarche peut passer par une crispation identitaire, issue de la nostalgie d’une unité politico-religieuse perdue, autour du retour à une pratique rigoriste de la religion qui isole pour un temps de toute modernité, mais que celle-ci n’est pas nécessairement durable, surtout si elle n’est pas l’objet d’une stigmatisation de la part de ceux qui relèvent d’une autre culture. Cette attitude pose de toute façon des questions pertinentes à la modernité, qui devient à beaucoup d’égards monde des objets et de la marchandisation.

Cette position peut évoluer à partir de plusieurs facteurs. D’abord à partir de la méditation sur les « instants vertueux », civilisationnels qui ont, par des échanges multiples, contribué à la construction d’une histoire commune entre culture islamique et culture occidentale judéo-chrétienne, l’exemple type étant l’Espagne (Al Andalous) pendant une grande partie du Moyen Âge. Aujourd’hui l’institut « Al Andalous » se donne par exemple pour mission d’explorer cette histoire commune, recherche qui est un antidote à la théorie du complot christiano-judéo-maçonnique très largement partagée dans les pays musulmans.

Ensuite par la mise en évidence de l’ouverture sur les capacités divines de l’être humain procédant d’une lecture du Coran non limitée à la codification immobilisante traditionnelle. Cette lecture invite à repérer les attributs divins de l’être humain, cet Adam devant lequel Allah a invité les anges à se prosterner et à propos duquel Iblis (le démon) s’est rebellé.

Cette ouverture est libératrice et s’exprime déjà dans la multiplication des fablabs en pays d’islam, qui montre que tout complexe d’infériorité vis-à-vis de l’occident peut et doit être dépassé.

Dans cette perspective « évolutionnaire », l’islam « invite à l’avènement d’une nouvelle humanité augmentée, au champ cognitif élargi et assumant sa responsabilité califale de co-créateur dans un monde ouvert à tous les univers ».


QR Hassan Aslafy

QR Deterre-Chamard Bois

Enregistrements de la sessions de mai 2016

Jean Cooren - Avec la psychanalyse, penser un au-delà du vivre

QR Jean Cooren

QR Jean Erceau

Session de septembre 2016 - En guise de présentation

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Notre but dans cette session, comme dans celles qui l’ont précédée, « Chemins du sacré, chemins d’éternité » (2010), « Quête de sens, déplacement des certitudes » (2013), est la réflexion sur la construction d’une spiritualité pour notre temps, spiritualité et non recherche religieuse, car si beaucoup d’entre nous viennent du christianisme et continuent de s’en réclamer, ce n’est pas de l’intérieur de cette religion ni d’aucun autre courant de pensée que nous menons cette réflexion, mais dans la fidélité à une aspiration à la transcendance nourrie par notre histoire personnelle et collective.

Or notre temps est traversé par un mouvement qui tend à la transformation de l’être humain et du monde grâce à des découvertes scientifiques et technologiques multiples. Celles-ci contribuent non seulement à réparer les dégâts que causent en nous la maladie, l’âge ou les accidents, mais cherchent à augmenter les capacités humaines dans de nombreux domaines. L’aspect le plus évident pour nous est sans doute le développement du numérique, qui accélère et accélèrera toujours plus les communications interhumaines et les calculs en tout genre, mais il s’agit aussi de la multiplication des puces de toute sorte qui, implantées dans le corps humain, peuvent en augmenter les performances physiques ou intellectuelles (« l’homme augmenté »).

Partant de ce constat, sans oublier l’âge auquel nous, les Poursuivants, sommes nous-mêmes parvenus, nous nous sommes demandé ce que cette accélération du progrès qui se dirige vers ce qu’on appelle un transhumanisme nous laisse entrevoir dans la recherche d’une « vie bonne » conservant et mettant en valeur ce qui est spécifique de l’être humain, dans sa relation avec les autres et avec le monde. Et, puisque nous sommes, même de loin, héritiers de la pensée d’E. Mounier, nous nous demandons ce que devient la personne, en particulier dans son aspiration spirituelle.

Les conférences proposées ne cherchent pas à combler le vide suscité par l’interrogation, mais à proposer quelques types d’exploration d’une telle question.

Trois d’entre elles sont l’œuvre de scientifiques qui posent le problème du transhumanisme dans sa relation avec le christianisme : celle de Thierry Magnin, prêtre et physicien, recteur de l’Université catholique de Lyon, celle de Pierre Chamard-Bois, informaticien et bibliste, celle de Jean-Marc Moschetta, enseignant-chercheur à l’Institut supérieur de l’aéronautique et de l’espace de Toulouse et théologien. Science et technique, fortement intriquées, cherchent à maîtriser le réel et à le modifier. Elles renvoient à des enjeux éthiques et spirituels : qu’est-ce que la vie, qu’est-ce que l’humain ?

Jean-Marie Donegani, sociologue des religions, également professeur de sciences politiques à Sciences Po, s’interroge de son côté sur les enjeux philosophiques et politiques du transhumanisme ? Quelles sont les possibilités qu’offre la pensée chrétienne pour le penser, l’accompagner et le contenir?

Avec Hassan Aslafy, responsable d’une ONG d’éco-développement, c’est à partir de l’islam qu’est posée la question de l’évolution vers le futur : comment faire le lien entre cette réalité à la fois religieuse et géopolitique, l’évolution technologique et une spiritualité destinée à irriguer l’avenir ?

En face de ces perspectives d’avenir, deux interventions qui s’attachent à trouver dans des aspects très différents du réel un chemin vers la spiritualité. Corinne van Oost nous ramène au présent et à la limite essentielle de toute condition humaine, celle de la mort. Médecin en Belgique, catholique, confrontée à la demande d’euthanasie que permet la loi de ce pays, elle évoque la réponse qu’elle y apporte et le mode d’accompagnement que suppose une telle démarche. Leili Anvar, enseignant-chercheur en littérature comparée, journaliste et spécialiste de littérature persane, se tourne vers le langage poétique et la manière dont il peut ouvrir sur le divin.

Voici donc le panel d’informations que nous proposons. Il ne fait évidemment pas le tour de la question : il n’en explore que quelques aspects, en cherchant à ne pas séparer le réel immédiat ou proche d’un avenir plus lointain, celui que connaîtront nos enfants et petits-enfants, et en n’utilisant pas une clé unique d’interprétation. La succession des propos ne reflète pas la recherche d’une progression dans l’importance des domaines traités : c’est l’ensemble des perspectives et des démarches abordées qui nous paraît intéressant, et non l’ordre de celles-ci, dont il faut bien reconnaître qu’il est souvent tributaire de la disponibilité des intervenants. 

Ces informations sont complétées par le travail des ateliers, qui ne sont pas la traduction immédiate du sujet des conférences, mais cherchent à transposer dans un domaine plus concret cette question qui constitue le fil rouge unissant toutes les activités proposées : dans notre recherche spirituelle, qu’est-ce qui est fondamental pour la personne dans son rapport à soi-même, aux autres et au monde ? Ici encore, des coups de sonde, qui explorent le domaine de la réflexion (« Que devient notre spiritualité dans un monde bouleversé par la technologie ? »), du rapport avec notre corps (« Corps et spiritualité ») et de notre corps avec la musique (« Entendre ce que dit la musique ») ou la peinture (« Voir l’invisible »), enfin celui de notre fragilité essentielle (« Fin de vie et spiritualité »).

Les journées s’ouvrent, pour ceux qui le souhaitent, par un bref temps de méditation à la crypte, entre silence, lectures et musique. En soirée, deux veillées permettront soit un peu de détente tout en faisant connaissance avec un aspect de la culture bretonne – veillée du mardi – soit un élargissement du sujet traité dans la conférence d’Hassan Aslafy – celle du jeudi.

Les groupes de partage, distincts des ateliers, invitent, comme leur nom l’indique, à partager à plusieurs reprises avec une dizaine de personnes les questions, les réactions qui seront les vôtres au cours de cette session. Comme les ateliers, ces groupes sont un temps d’écoute autant que de parole.

L’équipe qui a préparé cette session depuis fin 2013 ne se situe pas en surplomb par rapport à elle. Elle en est pleinement partie prenante, réagissant aux conférences, et participant aux ateliers, aux groupes de partage ou aux méditations.

François Suard, coordinateur de l’Équipe de recherche spirituelle

Les enregistrements des conférences de septembre ne sont pas encore disponibles. Sont présentés ci-après les résumés de chaque intervention.

Thierry Magnin : « L’homme augmenté conduit-il au transhumanisme ? »

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(lundi 19 septembre 2016)

Thierry Magnin est prêtre, docteur en physique et en théologie, membre de l’Académie des technologies. Il a enseigné dans le public et est recteur de l’Université catholique de Lyon. Il a écrit notamment Les biotechnologies en question  et prépare un autre livre, « Penser l’humain au temps de l’homme augmenté ».

Nous lui avons demandé, au début de cette session, de présenter la question du transhumanisme, destination possible d’une humanité en transition, à la fois comme scientifique et comme chrétien.

Thierry Magnin présente d’abord les points caractéristiques de la perspective transhumaniste : il s’agit d’une volonté, perçue fréquemment comme un devoir moral, d’améliorer à l’infini les capacités humaines, de parvenir à une « humanité + » échappant aux déterminismes corporels et psychologiques, et envisageant notamment la possibilité de l’immortalité. Tout se passe alors comme si l’homme était fatigué de ses limites et bien décidé à les abolir.

Th. Magnin développe ensuite quelques aspects des récents progrès scientifiques et technologiques : travail sur les nanobiotechnologies (1 milliardième de mètre, échelle des génomes), les possibilités de renforcer le système immunitaire, les « réparations » de troubles cérébraux par des circuits neuronaux qui n’étaient pas disposés à l’origine pour intervenir dans ce but.

Abordant la question de la grande convergence N(nanotechnologies) B(biotechnologies) I (sciences de l’information) C (sciences cognitives), il en montre les possibilités considérables (développement de la robotique, avec des machines capables d’apprendre à apprendre, voire d’être affectées par des émotions) qu’il n’est pas envisageable de limiter, sauf lorsqu’elles menacent le fait même d’être humain (la convention d’Oviedo interdit par exemple la modification du patrimoine génétique).

Il n’est donc pas question de refuser l’homme augmenté, mais de le penser à partir de la question : qu’est-ce qu’être humain ? Or cette question n’est pas seulement posée dans une perspective humaniste et chrétienne, mais aussi dans une perspective scientifique. Le vivant est-il seulement une somme de fonctionnalités, comme le voudraient certains transhumanistes, ou bien y a-t-il une complexité du vivant qui associe de manière insécable les fonctionnalités biologiques (physiologie, psychologie) et le vécu, les influences se réalisant dans les deux sens ? Ainsi l’être humain ne peut être considéré seulement comme la somme de ses fonctionnalités, car celles-ci sont en perpétuelle mutation-adaptation par l’approfondissement des connaissances, les contacts multiples avec d’autres êtres, les émotions, ce qu’on peut appeler l’épigénétique.

Penser, est-ce seulement calculer – à l’évidence de manière de moins en moins performante par rapport aux machines qui vont de plus en plus vite et de plus en plus loin- , ou bien conquérir, comme le dit Habermas, « le pouvoir d’être soi », qui suppose aussi la recherche d’une harmonie entre le biologique, le psychique, et le spirituel ? Qui suppose encore une éthique du risque, le risque de se tromper (le robot, lui, ne peut se tromper), l’acceptation de l’imprévisibilité et du saisissement par l’inouï, le fait d’être affecté par l’environnement, donc une vulnérabilité qui n’est pas fragilité mais acceptation d’une perméabilité au monde et à autrui.

 

Leili Anvar : « La poésie, langage humain, Verbe divin »

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 (mercredi 21 septembre 2016)

 

Leili Anvar, universitaire, spécialiste de littérature persane, enseigne à l’INALCO. Elle est également écrivain, traductrice et journaliste : elle a animé à France-culture l’émission « Les racines du ciel » avec Frédéric Lenoir et intervient maintenant dans l’émission « Les discussions du soir ».

Nous avons fait appel à elle, non pour avoir une sorte de récréation poétique, mais parce que la recherche sur la dimension mystique du langage fait partie de ces modes pluriels de spiritualité que nous souhaitons aborder dans la session.

Le propos de la conférencière est  de « montrer en quoi la poésie peut nous faire accéder à notre part divine en ouvrant les sens spirituels par le canal des émotions, soit par l’évocation lyrique, soit par la narration. » Qu’il s’agisse d’Attar (1142- fin XIIe début XIIIe) ou de Rûmi (1207-1273), choisis par elle comme témoins, on est en face de deux poètes mystiques (soufis) persans qui par la poésie, le dicible, invitent à une quête du divin, l’indicible. L. Anvar, dont la conférence est illustrée par la présentation de magnifiques miniatures persanes, où l’image de la femme est présente, commente d’abord le Cantique des oiseaux, œuvre d’Attar, dont elle a réalisé une nouvelle traduction (on peut entendre la traductrice sur You tube dans une lecture de l’œuvre, accompagnée de musique, présentée en 2014 au festival des musiques sacrées de Fès). Il s’agit d’un long poème qui raconte le voyage allégorique, sous la conduite de la huppe, messagère de Salomon auprès de la reine de Saba mais aussi métaphore du poète, de trente oiseaux qui sont en quête de la Simorgh, oiseau mythique, allégorie de l’Être divin. Ils franchissent sept vallées nommées désir, amour, connaissance, plénitude, unicité, perplexité, anéantissement qui sont autant d’étapes dans l’ascension spirituelle de l’âme ; durant ce long voyage la huppe alterne passages lyriques destinés à réveiller le désir de trouver l’oiseau merveilleux et récits exemplaires, destinés à guider la marche des oiseaux. Au terme de la quête, la Simorgh ne peut apparaître, puisque le divin est invisible, mais les oiseaux, ayant anéanti leurs désirs profanes, sont eux-mêmes assimilés au Tout.

Rûmi, fondateur des derviches, qui écrit alors que son époque est traversée par le drame de l’invasion mongole, est l’auteur d’une immense œuvre poétique, qui va dans le même sens que le texte d’Attar. « Foudroyé par un rayon de lumière » lors de la rencontre de Shams, un soufi qui devient son maître, il voit dans la parole, présentée sous la forme d’un dialogue amoureux, le canal d’une expérience théophanique, qui la réduit finalement au silence ; « la poésie conduit jusqu’au seuil ; au-delà, il n’y a plus de langage ». Ainsi la parole, créatrice de beauté, est-elle essentielle dans la quête du divin, mais elle ne peut que s’effacer devant l’imminence de sa présence.

 

Jean-Marc Moschetta : « L’homme transfiguré ; la théologie chrétienne face au transhumanisme »

 

 

 

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 (23 septembre 2016)

Jean-Marc Moschetta est à la fois un scientifique de haut niveau et un théologien laïque. Il est professeur d’aérodynamique à l’Institut Supérieur de l’Aéronautique et de l’Espace de Toulouse (ISAE) et s’intéresse particulièrement aux drones ; il a soutenu une thèse de théologie à Louvain intitulée « Fondements d’une christologie naturelle ». Sa conférence est une contribution à l’interprétation théologique des problèmes posés par le transhumanisme.

J.-M. Moschetta évoque d’abord l’embarras des philosophes et théologiens face au concept de transhumanisme et montre l’intérêt d’une recherche à cet égard.

Le concept de transhumanisme s’inscrit dans le mouvement de modernité, engagé au moins depuis la Renaissance, et qui invite l’homme à se définir lui-même (Pic de la Mirandole), qui reconnaît progressivement le lien entre matière vivante et énergie, et donc la place de l’être humain dans un processus naturel résultant de ruptures, de l’existence de seuils qualitatifs et insère la mort dans un mouvement naturel : au cours de l’histoire des hominidés, des franges entières de l’humanité (l’homme de Néandertal) ont pu disparaître.

De là une anthropologie qui, dans les grandes figures mythiques (Epiméthée, Prométhée, Icare), célèbre à la fois les victoires de la technique (« Nous sommes les résultats de notre technique »), qui permet de triompher d’une nature prétendument égalitaire, mais pose en même temps des questions à la philosophie et à la théologie. Le fait d’agréger au corps biologique des éléments artificiels se rapproche en effet de la conquête du vêtement par rapport à la nudité mais suggère aussi un désir profond de transfiguration qui peut s’opérer au détriment des autres : ajouter à soi-même peut conduire à perdre le lien avec l’humanité, dans la recherche au départ légitime de ce qui fait honneur à celle-ci.

La recherche théologique prend au sérieux ce désir de transfiguration. Elle part de la Bible dont le récit mythique fait de l’homme le gardien de la création, qu’il a pour mission de faire fructifier et d’humaniser, et creuse en lui le désir de devenir comme Dieu. La vision du Christ que permet l’évangile fait de Jésus un guérisseur, donc celui qui intervient dans l’ordre naturel, et invite à s’interroger sur ce qu’est l’homme dans sa complétude.

C’est la notion de transfiguration véritable, celle qui ne se fait pas au détriment d’autrui et du monde, qui paraît être, aux yeux de J.-M. Moschetta, le futur de l’humanité tel que le professe le christianisme, dans une eschatologie qui n’est pas celle du lendemain, mais de chaque jour de la vie. Revêtir l’immortalité ne signifie pas échapper à l’aiguillon de la mort, encore que l’immortalité biologique, si elle advient, ne mette pas en cause la nécessité de s’affranchir de l’addiction technologique pour se tourner vers l’extension relationnelle. Le Christ libère l’homme de l’aliénation technologique, mais aussi de l’appréhension technologique : il ne sauve pas l’homme sans sa techné, dans la mesure où il n’y a pas d’homme plus primordial que l’homo faber. Mais il appelle en même temps à un avenir qui, partant de l’acceptation de la nuit qui borne l’éclat de la création, affirme un projet, une vocation tournée vers la réalisation en plénitude de la personne, l’homme transfiguré, celui qui s’inscrit dans la ligne du Christ accomplissant parfaitement l’humanité de l’homme, ainsi que Pilate le désigne par la fameuse expression « ecce homo ».

 

2 Responses to “Recherche spirituelle : retour sur les deux sessions de 2016

  • Marguerite JEANNIN
    4 ans ago

    En attente de la suite des conférences. Celles que l’on peut écouter sont très bonnes.
    Quelques erreurs sont à signaler sur la présentation :
    Photo de l’abbaye sur la page d’accueil, totalement floutée .
    La conférence de Jean Erceau ????
    Attention : il ne s’agissait pas de 2015 mais 2016

  • Jean-Claude LOBEY
    4 ans ago

    BRAVO pour ces enregistrements qui vont faire revivre ces moments forts de la session, à ceux qui y ont assisté….et qui apporterons, je pense, beaucoup à ceux qui n’ont pu venir .

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